Mes premiers souvenirs de Thierry quand il était dans ma classe au conservatoire de Bruxelles sont certainement son rayonnement, sa lumière, son charisme, sa joie et surtout son appétit de vie. Il avait en lui tous les merveilleux symptômes de l’enfance. Ces marques vues chez d’autres (je pense à Bernard Decoster par exemple) qui m’inquiètent souvent car je redoute pour ces êtres fragiles, surdoués, un départ prématuré, une trace hélas bien trop courte sur cette terre. Thierry c’est aussi son poignant et inoubliable spectacle « les Troyennes » aux Halles de Schaerbeek où l’émotion fut si intense que ce fut les yeux en larmes que je le félicitais lui surtout, toute sa troupe et Carmella Locantore, élève très aimée elle aussi, qui fut une Hélène remarquable.
Bobette Jouret



Nous avions le même âge et grâce à lui je savais que ce n'était pas nécessairement l'âge de la trahison.
Il me manque. Je l'aimais. Pour son charme, sa capacité d'attention, son humour mais aussi son pessimisme, ses coups de gueule, la radicalité de ses choix.
Il faisait du théâtre avec intensité, dangereusement parfois ... Il avait comme signé un pacte avec cette angoisse vorace qui fait partie intégrante de notre métier, il se nourrissait d'elle, en avait fait une force tout en cherchant à la combattre dans un seul et même mouvement. Un jour, en Sicile, alors qu'il montait les Troyennes et que nous parlions ensemble de son travail, je l'avais interrogé sur ses impressions lors des premiers filages et il m'avait répondu -sur le ton d'une histoire drôle-: "Je vieillis, à chaque filage, je vieillis".
Il faisait un théâtre écorché et vital. Sans céder à rien, jamais, ni au goût du jour, ni aux modes, ni à l'attrait de la gloire, de l'argent ou de la sécurité. Il était là, parmi nous, si nécessaire, si indispensable à notre besoin de croire en un théâtre libre et indépendant.
Je ne sais pas encore comment le remplacer.
Isabelle Pousseur



Je n’aime pas les romans.
Pourtant, quand vous entrez chez moi, il y a un hall ; au milieu de celui-ci, un escalier, pour aller à l’étage ; et, au fond, l’une ou l’autre porte et une étagère en métal galvanisé - comme pour les outils de la cave : une partie de ma bibliothèque, et il y a dessus des romans.
Comme l’étagère est ajourée, j’ai sacrifié à ma manie du respect de l’ordre alphabétique, afin que ce qui ce voit à cette place soit, selon des critères divers et à mes yeux, acceptable. Seule la première et la deuxième étagères sont visibles. La dernière et l’avant-dernière sont cachées par un radiateur.
Sur la seconde, il y a un fac simile de Louis Ferdinand Céline, publié chez Gallimard / L’imaginaire et intitulé Féerie pour une autre fois (un chapitre inédit). Je déteste ce crypto fasciste, cet antisémite notoire, cet homme qui savait être dans l’air de son temps. Le talent, même grand, n’absout pas de l’infamie et de la couardise. L’ouvrage m’a été offert par un jeune homme plein de qualités. Je ne l’ai pas lu. Je n’aime pas les chapitres inédits de romans improbables.
Sur la première étagère, vers le mur, il y a un livre à la couverture moirée. De la présidence à la prison de Ferdinand Ossendowski. Ce n’est pas un roman, c’est un récit autobiographique d’un des premiers opposants social-démocrate à Nicolas II de Russie. Je l’ai survolé, en son temps, et il m’a été offert par un homme, d’un grand âge aujourd’hui, parce que ses convictions et les miennes étaient compatibles. Je préfère les récits. Même si nous savons tous que les récits sont des romans quotidianisés.
Et puis, sur l’étagère première, côté couloir, il y a un bel ouvrage. Bibliothèque de la Pléiade. Tatata... Il est écrit sur l’étui cartonné, en rouge, « Dostoïevski », puis en dessous, en noir, Les Démons – Carnets des Démons – Les pauvres Gens. Edition 1981. Dans ces années-là, La Pléiade ne faisait pas de couverture rigide. Couverture type cuir, bleu nuit mais souple (ce qui n’est plus le cas aujourd’hui), pas de rhodoïd. Papier bible. Certaines pages pliées, usées. Les deux signets verts d’origine sont en page première.
Entre les pages 768-769, il y a un signet rectangulaire allongé, où il est écrit à la main, au crayon :
Chap VA (souligné)
14
15
10
une ligne
769
une ligne

Entre les pages 926-927, il y a deux petits morceaux de papiers. Un blanc (papier quelconque) et un autre qui vient du papier argenté d’un paquet de cigarettes (probablement de Gauloises rouges légères).
Entre les pages 994-995, un petit triangle de papier un peu cartonné (genre une lettre ou un carton d’invitation officiel).
Entre les pages 1092-1093, de nouveau sur un papier allongé rectangulaire, un signet sur lequel il est écrit, horizontalement cette fois :
1093
La femme
de Chatov
(entres les deux lignes, un fin trait au crayon, comme tout le reste cité qui est écrit au crayon).
Toutes les notes se situent dans les Carnets des Démons.
Ce livre là, je l’ai lu. Presque intégralement. Mais je n’aime pas les romans.
Je me souviens nettement du jour où Thierry m’a filé le livre, chez lui, à Saint Josse. « Tiens, prends-le. » On sait à quel point un « Oui » veut dire « Peut-être », « Non » ou « Oui ». Ce « Prends-le » voulait dire « Je te le donne » et non « Je te le prête ». Un sourire horizontal sur la bouche. Et un grand sourire dans les yeux. Comme quand il m’a offert - encore un roman - de P.P.Pasolini, Petrolio. Presque par nonchalance, par une belle pudique inadvertance. Nettement, frontalement, je ne lui avais jamais dit que je n’aimais pas les romans.
Les romans actuels sont de plus en plus basés sur les success story. L’Italie regorge d’archétypes de ces success story. J’ai quand même souvenir de cette lassitude de Thierry sur l’esprit petit-bourgeois galopant en Italie. « J’en ai marre de l’Italie, elle m’ennuie ». Ca je l’ai entendu. Aujourd’hui, au regard de l’actualité, je crois que je n’aurais même pas eu droit à un sourire horizontal. Quand bien même il me l’eût fait, je ne l’aurais pas rendu. Mais il n’aurait pas eu lieu. Ou alors, un vrai rire, sarcastique, moqueur et un peu cruel. Un peu écoeuré, un peu « je l’savais », un peu « j’vous emmerde ». Ca aurait fait du bien à l’Italie.
Tous les jours, quand je rentre dans ma maison, je vois cette partie de ma bibliothèque, je vois ces trois livres, et je me dis « Je n’aime pas Céline » et aussi « J’aime le livre Dostoïevski ». J’aime l’objet. J’aime le projet, dont peu ou prou, je fus élément, moteur, engrenage, aussi minimalement que ce soit. J’aime le propriétaire de l’objet. J’aime le lien silencieux.
Les livres, ce sont des relais de notre mémoire. Même les romans. Mais je n’aime pas les romans.
J’aime les gens qui savent faire avec des romans autre chose que des romans.
De vrai moments de vie, des rencontres, des réflexions, des recherches formelles ; parfois - pas assez souvent - des recherches de fonds, de sens, de déstructuration de la réalité établie mais aussi des liens entre des gens qui ne se pouvaient pas rencontrer… et bien évidemment des spectacles.
Je n’aime pas les romans. Mais je crois que j’aime les gens qui aiment les romans.
Patrick Bebi